
ÉVOCATIONS
Exposition visible du 27 octobre
au 08 décembre 2023
L’assaut de la menuiserie

PRÉFACE DE
FRÉDÉRIC MONTFORT
Pris dans son sens commun, évoquer c’est « rappeler au souvenir ». Par l’évocation, il s’agit de faire apparaître à l’esprit quelque chose, et bien souvent cette chose nous vient du passé. Évoquer, dans un sens vieilli, signifie « appeler, faire apparaître par la magie » : on évoque alors volontiers les esprits, les morts, les mânes des ancêtres. Nous sommes parmi des fantômes, mais ils nous donnent l’impression de nous être familiers.
C’est que ce qui nous apparaît ici nous vient des archives des clichés de familles, photographies profanes, oubliées, désormais inutiles — en un mot : une vaste collection de « temps perdu ». C’est à partir de ce trésor informe et anonyme que Célia Muller « développe » des images neuves et singulières. Penchée sur ce passé dont l’habitude humaine a retiré le sens, l’artiste procède à une évocation — évoquer signifie littéralement « ressusciter » des figures.
Cependant, l’artiste n’est pas Dieu. Ce dont témoignent les œuvres de Célia Muller, c’est que faire revivre le passé ne relève pas du miracle, mais requiert du temps et du travail. Que l’on s’imagine une caverne où toutes ces mémoires sont archivées, une caverne sans lumière : l’artiste cherchera à en creuser les parois jusqu’à percer un trou dans le mur, à trouver une fenêtre, une lumière, une forme singulière. C’est ici que la pelle¹ prend son sens, un sens que Marcel Proust — qui s’y entendait en matière de résurrection du passé — connaît : « Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisements précieux. Mais aurais-je le temps de les exploiter ? ». Qui fait revivre le passé est « le seul ouvrier mineur capable d’extraire ces minerais ».
Enfin, les dessins de Célia Muller nous renseignent sur les qualités de ces réminiscences : nous percevons celles-ci comme le lieu de l’ambigüité, de l’entre-deux. Joindre deux temporalités différentes, hors de toute chronologie, c’est prendre le parti nécessaire de l’hybride et de l’étrange : entre l’éveil et le sommeil, entre chien et loup, parmi des dessins qui ont l’air de clichés photographiques, face à des mains qui nous rappellent à quel point la forme humaine est étonnante — tout cela rappelle à notre mémoire ce que furent nos premières visions du monde, lorsque nous en percions le mur. Dans notre effort pour discerner une forme, celle-ci nous apparaît à la fois inquiétante et belle.
Frédéric Montfort
1. Voir les œuvres de Célia Muller :
Trou(v)er l’espace, 2023, gravure sur bois, pelle à charbon, 13 × 27 × 3 cm
J’ai fait un rêve 1, 2019, gravure sur bois, pelle, 154 × 27 × 27 cm




















Vues d’exposition – ©Cyrille Cauvet
